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Mois : septembre 2017

L’ANNEE OU LE MASCULIN L’EMPORTA SUR LE FEMININ…

L’ANNEE OU LE MASCULIN L’EMPORTA SUR LE FEMININ…

Issue de Réussir son entrée en grammaire au CE1, nous vous laissons apprécier…

C’était en 1647. Jusqu’alors, tous les noms de métiers, de fonctions, de dignités exercés par des femmes s’expriment au féminin : on parle de cuisinière, marchande, abbesse, administeresse, doctoresse, charpentière, autrice, etc. Et tout d’un coup…

Claude Favre de Vaugelas, baron de Pérouges, est élu à l’Académie Française dont il devient, en 1634, l’un des tout premiers membres. Il avait la réputation d’un homme qui savait à fond toutes les règles de la langue française. Il commença un long travail sur la grammaire et le vocabulaire. C’est en 1647 qu’il publie Remarques sur la langue française, utiles à ceux qui veulent bien parler et bien écrire, et qu’il préconise que le masculin doit l’emporter sur le féminin parce que « le masculin est plus noble que le féminin ». L’influence de cet écrit fut considérable et pendant longtemps on ne jura que par lui. En 1772, Nicolas Beauzée, autre membre de l’Académie Française, ne fait qu’enfoncer le clou quand il déclare que « le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle. » En 1792, la révolution étant passé par là, les dames expriment une requête à l’Assemblée nationale: « Le genre masculin ne sera plus regardé, même dans la grammaire, comme le genre le plus noble, attendu que tous les genres, tous les sexes et tous les êtres doivent être et sont également nobles » (Requête des dames à l’Assemblée nationale, article 3 du Projet de décret adressé à la Législative, 1792). Mais, dans les faits, rien n’y changera et l’usage courant continuera de privilégier le masculin. Et c’est ainsi qu’en 1882, ces messieurs de la Troisième République rendent l’école obligatoire et… tranchent en faveur du masculin. Certains mots disparaissent alors du dictionnaire comme médecine ou médecineuse. Seuls restent les mots des métiers moins valorisés (patissier-patissière).

Mais les phénomènes sont toujours inscrits dans le contexte qui permet leur apparition. Ainsi en est-il de l’assertion de Vaugelas : d’où vient-elle ? Quelles étaient les croyances de son auteur ? Paul Pellisson, autre membre de l’Académie, proche de Fouquet, disait de Vaugelas qu’il était « fort dévot, civil et respectueux jusques à l’excès, particulièrement envers les dames. » Vaugelas était en effet proche du fameux parti des dévots, dont Molière moquera, dans son Tartuffe, le moralisme dogmatique et hypocrite, fondé sur une vision religieuse sévère de l’humanité, dans laquelle les femmes n’ont qu’un rôle annexe et prédéfini. Consciemment ou inconsciemment, Beauzée et les hommes politiques des trois premières républiques emboitent le pas de Vaugelas. Ils ont beau se situer dans des siècles dits de lumière et de progrès, le pli d’un certain machisme social est pris. La cassure d’avec la période pré-bourgeoise est nette : jusqu’au 16e siècle il y avait des autrices, puis elles disparurent pendant 3 siècles, et nous sommes à peine en train d’en redécouvrir le terme. Il faut savoir que Vaugelas était un ennemi de Rabelais et de Montaigne, qu’il ne jugeait pas dignes de représenter la pureté de la langue française. Sans doute procédaient-ils à ses yeux d’une vision trop ouverte et joyeuse de la société humaine… Un tel ostracisme linguistique a eu d’énormes conséquences sociales mais il n’a pu prospérer qu’en s’enracinant dans le terreau de la mentalité petite-bourgeoise qui, aujourd’hui encore, fait tant de ravages. Tout un pan de la langue préclassique, beaucoup plus ouverte à la diversité de ses membres, en a été victime et a commencé à disparaitre au 17e, sous l’influence des bien-pensants de toute sorte. Il faut se rendre compte : Vaugelas considérait que le meilleur usage de la langue n’était pas défini par le plus grand usage (celui du peuple), ni même par l’usage de la Cour (celui de la noblesse), mais par « la plus saine partie de la Cour », c’est-à-dire rendue saine par l’influence éducatrice des dévots. Molière n’a pas seulement moqué leur hypocrisie mais aussi leur élitisme moral. Malgré tout le monde de Poquelin, ouvert à la joie et aux femmes, n’a pas fait école, bien qu’adoubé par Louis XIV. L’élitisme étriqué qu’il méprisait fut repris, véhiculé, alimenté et justifié par trois siècles d’arrivistes petit-bourgeois, ceux dont Molière avait également moqué l’importance montante (quel visionnaire !), ceux qui n’ont aucun problème à nourrir toutes les injustices pourvu qu’elles justifient et renforcent leurs privilèges. Les femmes n’en furent pas les seules victimes mais elles le furent d’évidente façon. Et seules les mouvances telluriques de la seconde moitié du 20e siècle ont commencé à faire évoluer les choses, à les rouvrir, à les ré-enraciner dans la profondeur de leur raison d’être, à les propulser dans un souci d’équité et de reconnaissance mutuelle.

Ne nous méprenons pas. L’évolution est lente et les résistances puissantes. On ne recourt pas facilement au terme « médecineuse » et on a du mal avec « autrice », les femmes se contentant donc de « auteure » quand ce privilège est accordé. Les recommandations du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes pour que le féminin existe dans notre orthographe sont encore très loin d’être appliquées, y compris dans la fonction publique. Le terme « mademoiselle » n’a même pas encore été supprimé des formulaires et reste en usage dans la bouche de tous les agents de la fonction publique alors que, par une décision du 26 décembre 2012, le Conseil d’État a validé la circulaire du Premier ministre du 21 février 2012 préconisant la suppression du terme « Mademoiselle » dans les formulaires administratifs. Et si vous trouvez cela étrange, interrogez-vous : lorsque vous rencontrez un jeune homme pourquoi ne l’appelez-vous donc pas mondamoiseau ?…

 Il est un fait que, depuis plus de 3 siècles, le masculin l’a emporté sur le féminin et que nous continuons de véhiculer cette pré-domination, autant par habitude que par inconscience. Pourtant, le langage n’est-il pas le plus éloquent représentant d’une culture, d’une société, et de sa « morale » ? Réfléchissons-y quand nous résistons, réfléchissez-y quand vous rédigez vos dossiers, notes, courriers et courriels. Est-il réellement difficile de féminiser les noms et de marquer le féminin et le masculin quand on écrit ? N’est-il est pas pourtant logique – donc aisé ! – de penser que nous avons des collaborateurs-trices engagé-e-s et performant-e-s, des auditeurs-trices qui viennent valider les comptes, des ambassadeurs-drices porteurs-ses de projets, des chefs-fes de service, bref des hommes et des femmes (ou ne serait-ce pas des femmes et des hommes ?), qui comptent autour de nous sans que l’un l’emporte systématiquement sur l’autre ? L’usage de la langue est bel et bien une action politique au sens le plus noble du terme. Si nous sommes vraiment convaincu-e-s que l’égalité entre femmes et hommes doit être une réalité de tous les jours dans nos sociétés démocratiques transmodernes, nous devons tous être exemplaires en la matière, à commencer par les choix les plus simples : ceux qui président à notre langage usuel.

Sandrine Meyfret et Pierre Moniz-Barreto

Pour suivre Pierre Moniz Barreto : https://www.linkedin.com/in/pierre-moniz-barreto-8bb1218b/

Bibliographie :

  • Pour une communication publique sans stéréotype de sexe, Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, La documentation française, 2016
  • Pierre Lepape, Le Pays de la littérature – Des Serments de Strasbourg à l’enterrement de Sartre (Seuil, 2003)